« Le monde se portera mieux quand les femmes seront plus up ! »

Tercielle est allée à la rencontre de personnes inspirantes, celles et ceux qui font bouger les lignes, celles et ceux qui par leur action, contribuent à faire évoluer la cause de la femme et à lui donner voix.

Cette série de portraits s’ouvre donc sur l’interview de Bolewa Sabourin, danseur et artiviste, qui par son art, permet de donner une voix d’expression originale mais tout autant puissante, à des femmes qui ont vécu l’horreur, celle du viol en contexte de guerre. Bolewa nous raconte comment, à travers le projet Re-Création by LOBA, son équipe et lui, permettent à des femmes de dire l’indicible.

  • Comment te définis-tu ?

Je suis un danseur artiviste qui fait de son mieux pour vivre et donner aux autres quelques outils de vie. Mon artivisme sert à mettre mon art au service de l’engagement.

  • Quelles sont tes valeurs ?

L’artivisme vient du fait que je suis artiste et très longuement engagé. J’ai voulu mêler mes deux univers, étant artiste et activiste car c’est trop difficile d’être schizophrène donc j’ai fait une contraction des deux mondes.

Bolewa Sabourin – © Emilio Poblete
  • Quel a été l’élément déclencheur du projet RCBL ?

Le décès de mon oncle qui était aussi un professeur de danse et qui m’a légué son art, mon art, notre art des danses traditionnelles congolaises qui m’ont été très utiles toute ma vie, dans toute ma trajectoire. Cet art m’a beaucoup remis en question car je faisais un travail de bureau et ne dansais pas trop. A son décès, j’ai dû reprendre ses cours et me suis demandé ce que j’allais faire de cet héritage. Au moment où je me posais cette question, j’ai rencontré une autre personne, le Dr Denis Mukwege, qui soigne les femmes victimes de violences sexuelles à l’Est du Congo (RD Congo ndlr) depuis 20 ans. Il venait faire une conférence et disait que la psychothérapie classique occidentale ne fonctionnait pas avec les femmes au Congo. En revanche, par la danse et le chant, ça fonctionne. J’ai trouvé le déclic à ce moment car je me suis souvenu que la danse a toujours été un élément de reconstruction psychologique, sociale. Ce que disait le Dr collait avec mon vécu. Je me suis donc dit que je devais le mettre en œuvre pour ces femmes Congolaises, étant moi-même en partie Congolais.

J’ai également la chance d’avoir un co-fondateur qui terminait ses études en économie. Nous relancions notre association créée il y a 10 ans : LOBA. Elle a toujours été une association engagée, avec pour baseline : l’art au service de la cité. La rencontre avec le Docteur Mukwege nous a amenés à repenser notre action. On a réfléchi à comment décliner : l’art au service de la santé, d’où le Re-Création by LOBA. LOBA voulant dire « exprime-toi » en lingala (une des langues du Congo). Le but a toujours été de donner la parole aux gens, mais à travers l’art. On trouvait que les gens étaient bâillonnés ou se bâillonnaient. Il fallait donc passer par un autre canal.

  • Beaucoup de rencontres donc et puis cette notion forte d’héritage. Toujours dans cette idée d’héritage, comment transmettez-vous aujourd’hui à travers RCBL ?

Nous avons mis en place un pilote permettant aux femmes de pouvoir se reconstruire à travers l’art (Recrée-toi). L’art n’est pas que divertissant. C’est un vrai moyen d’expression. Il s’agit alors pour ces femmes de renouer avec leurs racines où l’art était vu comme un fait social mais pas comme un divertissement. L’idée est donc de travailler avec elles sous forme d’ateliers pour qu’elles expriment des émotions et des postures importantes dans la vie d’une femme, d’un individu. Par la suite seulement il est plus facile pour un thérapeute de les amener à discuter en groupe. Elle se seront en fait d’abord libérées par l’art : danse ou chant. Elles racontent les moments difficiles qu’elles ont pu vivre sans pour autant dire que c’est d’elles qu’elles parlent. C’est ce qu’on appelle la catharsis.

  • Quel âge ont-elles ?

En moyenne 16 ans.

  • Qu’est-ce qui fait que toi, un homme, vivant en France, et non victime de ces violences, tu décides de te battre pour elles ?

Ce ne sont pas que des femmes qui en sont victimes. Des hommes aussi. Ces viols sont utilisés comme une arme de guerre. C’est quelque chose qui est pensé et réfléchi. Elles ne sont pas victimes de pulsions sexuelles. Il y a une différence entre le viol pratiqué en occident ou le viol pensé comme une arme de guerre pour terroriser les populations. On parle moins du viol subi par les hommes car on est dans le sacro-saint de l’horreur absolue. Et l’horreur absolue, on ne veut surtout pas en parler. Or, parler du viol subi par les femmes a toujours été (appelé avant butin de guerre), donc on est plus habitué. Mais on est passé à un degré supérieur. C’est comme quand on parle d’esclavagisme par les arabo-musulmans et la traite transatlantique. Les deux sont de l’esclavagisme sauf que dans l’un il y a une réflexion, comment on optimise cet esclavagisme. C’est vraiment une industrie. On est donc dans cette similitude d’industrie du viol. On n’est pas juste dans de l’horreur mais bien dans un degré supérieur. Quand on met la pensée à l’horreur.

Le deuxième point, c’est que par mon père je suis Congolais et j’ai quitté le Congo quand la guerre a éclaté. Je suis donc forcément touché par ce qui s’y passe. J’ai eu la chance de le quitter dans ce contexte mais d’autres pas. Il y a donc une conscientisation dans ce projet.

L’autre point concerne la question de la femme en règle générale. Penser la condition de la femme c’est penser la condition de l’humanité car elles représentent plus de la moitié de la population.  L’autre moitié est constituée d’hommes. Or tous sont passés par le ventre d’une femme. Chaque homme passera par le ventre d’une femme. Chaque homme sera forcément meilleur si les femmes sont meilleures. Le monde se portera mieux quand les femmes seront plus up !

Re-Création by LOBA à Panzi au Congo avec les femmes du centre – © Isabelle Chapuis

Je porte donc aussi ce projet parce que ces conflits font du Congo le deuxième pire massacre après le 2nde Guerre Mondiale. Il y a donc un intérêt pour moi à faire que les millions de morts ne se perpétuent pas, car c’est ma famille, ce sont mes frères et sœurs, c’est moi et c’est mon nombril.

De plus j’ai grandi dans un milieu à la fois très féminin avec la danse, mais aussi très masculin avec le rap, les quartiers. J’ai donc bénéficié de ce regard bienveillant, de ces aides. Aujourd’hui ce sont des femmes qui m’ont le plus aidé dans ma vie. Pour m’en sortir, ça a toujours été des femmes qui m’ont sauvé. Je me sens redevable. D’autre part, si elles le font pour moi sans que je ne sois une personne proche, elles peuvent le faire pour tout le monde. Cette injonction sociale qu’elles ont acquise faisant d’elles les mères de l’humanité, elles se sont construites avec plus d’empathie que les hommes.

Stratégiquement aujourd’hui si je veux que le monde se porte mieux, il faut que je mette de la force sur les femmes. Pour que cette injonction sociale qu’elles portent, elles continuent à le mettre en œuvre avec plus de moyens. Elles ne peuvent pas le faire parce qu’elles n’en ont pas encore les moyens et qu’elles font partie de la classe des dominées. Mon objectif est soit qu’elles deviennent complémentaires aux hommes, soit qu’elles les dominent. Pour le moment la domination masculine se fait et s’est faite tout le temps, tous les jours. Quand je me promène la nuit, je ne m’imagine pas me faire violer. Alors qu’une femme a peur pour son intégrité physique. On ne se construit pas avec les mêmes opportunités en fin de compte, car plus il y a de peur et moins il y a d’opportunités.

Quand on regarde le système de domination de genre, on comprend qu’il y a des similitudes avec le système de domination raciale. Plus on propulsera les femmes et on travaillera sur les questions liées au genre, plus on pourra déconstruire la question raciale. Et ce sont sans doute les femmes qui déconstruiront la question raciale, chose qu’on voit de plus en plus dans les collectifs afro-féministes, qui mènent de front les questions raciales et les questions liées au genre.

  • Quelles méthodes utilises-tu ?

C’est une co-thérapie. Celles qui souhaitent parler parleront après avoir suivi les ateliers de danse. Lors des ateliers de danse on ne parle pas. On danse, mais on danse vraiment ! D’autre part, elles ne parlent que le swahili, langue que je ne parle pas. A l’issue des ateliers de danse elles peuvent, si elles le veulent, aller aux groupes de paroles. C’est important de passer par la danse d’abord car quelqu’un de fermé a le corps recroquevillé car elle se sent enfermée dans sa tête. Or une personne ouverte aura tendance à avoir des gestes ouverts et à prendre de la place dans sa tête et dans l’espace. La posture du corps désigne la posture mentale. Nous avions des femmes qui sont arrivées fermées, et qui en dansant, ont retrouvé confiance et force. Donc par la danse, en relâchant le corps, on relâche du même coup la tête. Le corps a une mémoire qui est reliée à notre subconscient.

  • Comment le public accueille-t-il le projet ici ?

L’objectif est que ça se passe là-bas et ailleurs. L’idée est de commencer là-bas et continuer ailleurs. Ici, l’objectif est de travailler avec des psychologues et bientôt des étudiants en psychothérapie.

Notre compagnie de danse sensibilise. Le public est souvent désinformé et choqué car les médias n’en parlent pas du tout. L’art nous permet, hors média, de pouvoir toucher un nombre incalculable de personnes.

Pour rappel, ces femmes sont violées pour la collecte du coltan, un minerai essentiel à la Révolution Numérique. On en a besoin partout : nos téléphones portables, les data centers, etc. On imagine que le tout est envoyé dans des clouds mais on envoie ça sur des serveurs qui eux, ne sont pas des nuages, mais sont bien réels, physiques. C’est donc pour notre confort que ces femmes sont violées et arrachées à leur terre, la terre de leurs aïeux et donc leur héritage.

  • Il y a deux temps dans la représentation : la représentation dansée et l’histoire qui est racontée par vous.

Aujourd’hui on va plus loin puisqu’on va mettre en place des danses-débats pour faire réagir les spectateurs et qu’ils ne soient plus seulement des spectateurs. L’idée est d’organiser une tournée en France pour toucher un maximum de personnes.

  • Quels sont vos besoins ?

Essentiellement financiers. Nous devons être financièrement prêts pour travailler en toute sécurité et en toute indépendance. On apporte aux associations locales notre savoir-faire, mais personne ne nous dit quoi faire.

  • Souhaites-tu rajouter quelque chose ? Le mot de fin ?

Dans l’équipe nous sommes 5 : Lucy, Teddy, William, Estelle et moi.

Lucy est Fundraiser et Cheffe de projet Lycée. Teddy est Danseur et Directeur de Communication. William est le Président et Co-fondateur de LOBA, Chef de projet sur le lycée où on travaille, et mon meilleur ami ! Estelle est Cheffe de projet du documentaire filmé que nous allons réaliser.

Dans la compagnie nous sommes 5 : Teddy, Magdalena, Flora, Dany Kashido (tonton Dany) et moi.

Je suis très fier de travailler avec eux parce qu’ils savent que c’est difficile mais ils se donnent à 200%.

Lucy, malgré ses autres engagements, continue à m’envoyer des mails, même tard le soir.

Teddy entre sa boîte, ses enfants, sa danse, trouve toujours du temps à donner.

William aujourd’hui a le rôle bâtard de devoir leader l’association tout en ayant un travail alimentaire à côté, le temps pour nous de trouver les fonds qui permettront de l’embaucher.

Mes équipes de danse sont toujours là, qu’on trouve des shows rémunérés ou pas.

C’est la philosophie du « Je suis parce que nous sommes ». L’Ubuntu, qui fait que parce que je ne suis rien sans eux, je suis un bout d’eux, eux un bout de moi. On est tous un peu un bout de chacun. Et ça, c’est la force de cette équipe qui a vocation à grandir mais qui se bat avec les moyens du bord.

La puissance de l’équipe c’est aussi de pouvoir switcher du costume-cravate pour la recherche d’investisseurs, au jean-baskets pour une réunion entre nous, et au raphia et pieds nus sur les scènes de danse. On navigue dans nos identités et nos pluralités d’hommes, de femmes, de noirs, de blancs.

L’équipe est multiculturelle : William est Franco-Camerounais, Teddy est Franco-Portugais, Lucy est Franco-Américaine, Flora est Belgo-Congolaise, Magdalena Franco-Italienne, Estelle est Française et moi Franco-Congolais. Nous sommes des êtes hybrides et sans l’avoir voulu, nous nous retrouvons tous dans un projet qui dépasse nos binarités traditionnelles.

Reportage sur le projet sur France 24 :

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